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05avr
2015
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Bowser enlève Peach... encore... [dessin par Dan Shive, DeviantArt]

Let it go! (Pourquoi Pixar fait du bien à nos enfants, et John Lasseter fait du bien à Disney)

Lorsque j'étais enfant, la vie n'était pas toujours simple. Je me réfugiais dans les histoires, en particulier les contes de fées dans lesquels il se passe des choses terribles mais où le héros, à force de courage et de persévérance, finit toujours par passer les épreuves principales et s'affranchit du malheur. Cela me redonnait confiance dans la vie. Ce que je ressentais en lisant ces histoires était bien connu depuis l'antiquité : il s'agit de la catharsis.

La collection Grund proposait des contes de tous les pays.

La collection Grund proposait des contes de tous les pays.

Je ne parle pas des contes de Andersen, super déprimants, mais des contes folkloriques, en particulier de l'Europe de l'Est. Soyons précise.

Catharsis

Aristote parle de la catharsis dans deux ouvrages : Politique et Poétique.

Lorsque nous écoutons une musique, suivons une histoire, regardons un tableau, il peut arriver que ce que nous voyons/écoutons résonne avec nos émotions et permette de les “nettoyer”. C'est cela la catharsis, ou selon les mots de Aristote dans la Poétique : « La tragédie (…) est une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen de la narration, et qui par l’entremise de la pitié et de la crainte, accomplit la purgation des émotions de ce genre.

Je détestais les films de Disney qui pour moi ressassaient la même histoire depuis 50 ans : comment un princesse devient princesse. Pas d'autre issue possible… il faut attendre de se faire sauver par un brave Prince et avec l'aide d'une bonne marraine parce que toute seule…pauvresse… à part récurer le parquet en chantant… L'unique force de ces princesses en devenir, et elle est belle, est qu'elles ne désespèrent jamais (le desespoir étant le péché ultime pour les catholiques). Elles sont totalement innocentes et le mal ne peut pas les corrompre. Mais elles n'ont pas vraiment de pouvoir sur leur vie. C'est très judéo-chrétien somme toute.

Bowser enlève Peach... encore... [dessin par Dan Shive, DeviantArt]

Bowser enlève Peach… encore… [dessin par Dan Shive, DeviantArt]

C'est exactement la structure de jeux vidéos comme Mario, dans lesquels Mario doit sauver la pauvre princesse en passant par plusieurs épreuves. Idem pour Zelda. Ou de Star Wars, ou il s'agit encore de sauver la princesse, cependant Leia a un peu plus de peps que Peach.

Dans un moment de lucidité, Bob Iger, le patron de Disney, s'est peut-être dit, nos histoires ne collent plus avec notre public, il n'y a plus de catharsis. Et ce studio qui s'appelle Pixar, sous l'impulsion de John Lasseter, semble raconter des choses adaptées à ce qu'ils vivent maintenant, et les gens aiment…cela leur parle.

Pixar n'a pas peur de parler des malheurs actuels, comme les contes de fées le faisaient – dans "Toy Story 3", la fin de l'enfance.

Pixar n'a pas peur d’aborder des sujets difficiles, comme les contes de fées le faisaient – dans « Toy Story 3″, la fin de l'enfance.

Apres des années de co-production, Disney achète Pixar en 2006 et Mr lasseter devient le patron des histoires chez Disney-Pixar.

On peut comprendre pourquoi les histoires de l'équipe de John Lasseter font du bien aux enfants en les regardant sous deux angles : structurel et … psychanalytique. Yeah !

Structuralisme

Les structuralistes tentent de découvrir des structures, qui sont les mêmes quelle que soit l'histoire (mythe, conte de fée). Un des livres les plus célèbres sur le sujet est Le Héros aux mille visages, de John Campbell, mais avant lui Vladimir Propp, et d'autres ont mis à jour les structures des contes de fées. En très très schematique, le héros, après une enfance menacée, passe par différentes épreuves (généralement trois) avant de réussir à obtenir ce qui lui manquait et de rétablir un équilibre. Il s'agit de grandir.

Si on regarde les scenarii de Pixar qui sont proches des contes de fées (un enfant avec une enfance menacée doit passer par plusieurs épreuves pour grandir et rétablir un équilibre), on s'intéresse à Nemo (2003), aux Incroyables (2004), à Raiponce (2009), et Frozen (2013). Et on découvre un thème récurrent : “pourriez-vous, chers parents, laisser vos enfants se frotter à la vie au lieu de les sur-protéger pour votre bien à vous (soi-disant pour leur bien à eux)?”

Chaque héros a une infirmité / don (deux faces d'une même pièce) qui l'empêche de s'aventurer dans la vie afin de découvrir de quoi il est capable : la nageoire de Nemo (infirmité qu'utilise son père pour l'empêcher de partir en balade avec l'école), les dons des Indestructibles (que leurs parents leur demandent de cacher et qui les emprisonnent dans la médiocrité), les cheveux magiques de Raiponce (qui sont la cause de son enfermement), le don de geler l'eau d' Elsa dans Frozen (qui la pousse à s'enfermer dans son château de glace).

Nemo voudrait sortir de la sécurité étouffante de l'anémone et découvrir le monde..

Nemo voudrait sortir de la sécurité étouffante de l’anémone et découvrir le monde..

L'identité, découvrir qui on est en se frottant aux difficultés et réalités de la vie est au centre de ces histoires. La psychanalyse peut nous en dire un peu plus là-dessus.

Psychanalyse

Dans la Psychanalyse des contes de fées (le titre original “the use of enchantment” est tellement plus beau !), Bruno Bettelheim explique que les contes de fées aident les enfants à supporter les difficultés de la vie, à se préparer à celles-ci. Il faut se méfier des version édulcorées des Trois Petits Cochons par exemple, qui vide le conte de son sens. Dans la version originale, les deux petits cochons se font manger… On ne rigole pas avec le principe de réalité : ne penser qu'à s'amuser au lieu de construire ne dure qu'un temps.

Nemo : le père de Nemo n'a jamais fait son deuil et sur-protège son unique enfant parce qu'il refuse de le perdre. Se faisant, il empêche Nemo de grandir, de se découvrir. Nemo reste au stade de ce que signifie son nom en grec et latin : “personne”.

Les Incroyables : "votre identité est votre bien le plus précieux."

Les Incroyables : « votre identité est votre bien le plus précieux. »

Les Indestructibles : que dit la mère au moment où il faut enfin affronter le danger ? “Votre identité est votre don le plus précieux. Protégez-la”. A l'époque d'internet, cette axiome prend tout son sens.

Raiponce : la belle-mère qui refuse de vieillir est un personnage bien connue des contes de fées (Blanche Neige), et il reste très moderne… C'est aussi une “fausse” mère qui nourrit l'illusion chez Raiponce que le monde est plein de dangers et qu'en l'enfermant, elle la protège. Si elle répond à son désir le plus important (savoir qui elle est), Raiponce doit affronter sa culpabilité, démêler le vrai du faux et nourrir son libre arbitre et ceci CONTRE (pas grâce à) le VOLEUR (et non pas un prince). Elle sera mise à l'epreuve plusieurs fois et échouera avant d'y parvenir. On est loin de l'impotence de Cendrillon, ou de Aurore (la Belle au Bois Dormant) qui dort littéralement. Le voleur effectue un autre chemin : de son désir égoïste donc immature et vain de solitude et de richesse, il découvre l'amour, qui n'est pas sans rappeler ce qui se passe dans Frozen.

"contrôle, ne ressens pas tes émotions"... hum quel dommage...

« contrôle, ne ressens pas tes émotions »… hum quel dommage..

Frozen (2013) est probablement le dessin animé le plus en phase avec ce que ressentent les enfants, en particulier les petites filles. Bien loin du conte de fée initial (et magnique, mon préféré) qu'est la Reine des neiges, que raconte Frozen ? Que parfois on aimerait que la pression se relache, pouvoir tout geler autour de soi, tirer la langue au monde entier et se retirer dans une forteresse splendide et dangereuse pour les autres. Bref, lâcher prise (“let it go”). Oui, nos enfant sont sous pression. Et leurs parents aussi. Les histoires de Disney et Pixar sont intergénérationnelles. Mais ce que dit le film, c'est que se retrancher loin du monde n'est pas une solution. Il faut passer par le processus d'intégration cher à Jung pour grandir dans la vie, connecté à soi-même, ne pas refuser ses émotions.

C'est ce que raconte aussi Le Magicien d'Oz, comme le décrit Robert Mc Key dans son livre “Story”. Dorothée doit intégrer le courage, l'altruisme et réfléchir au lieu de se comporter…comme un gamine.

Utiliser des personnages pour illustrer ce qui se passe chez le héros / l’héroïne : ici, Le Magicien d'Oz. Comme le décrit Robert Mc Key dans son livre “Story”, Dorothée doit intégrer le courage (le lion sans courage), l'altruisme (l’homme de fer sans coeur) et réfléchir (l’épouvantail sans cervelle) au lieu de se comporter…comme un gamine.

Les parents de Elsa lui demande de cacher son don, l'éloignent de sa soeur, au lieu de l'aider à lui apprendre à le contrôler.

La candeur impérissable de Cendrillon ou d'Aurore qui chantent alors qu'elles sont en prison se déplace en dehors de l'héroïne. Le bonhomme de neige représente Anna (tout comme l’abominable homme de glace représente la colère de sa soeur). Il est persuadé qu'un jour il pourra profiter du soleil, incapable de comprendre que cela le ferait fondre.

Tout comme le bonhomme dAnna risque de se faire berner par sa candeur  : d'où est-ce qu'on tombe amoureuse en deux minutes de quelqu'un qu'on ne connait pas, mettons qu'on a rencontré dans la forêt (Aurore) ou avec lequel on a dansé une soirée (Cendrillon) et alors qu'on ne se connait pas soi-même… Frozen remet les choses au point. Les apparences peuvent être trompeuses : un prince charmant peut être dangereux, une soeur distante peut être aimante. Comme dans Raiponce, la jeune fille qui est restée confinée trop longtemps et ne connait rien à la vie doit apprendre à construire son jugement.

Ce qui ne périt pas dans Frozen, c'est l'amour (véritable, celui pour lequel on est prêt à sacrifier, on retombe dans le judéo-crhsitianisme..). Et le meilleur moyen de le nourrir est le courage. Finalement, si on enlève la chanson, il n'est pas mal ce film…

Bonne histoire du soir…

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